Envahie, siècles après siècles, par les assauts répétés et implacables de la grande mer de sable de l`Erg Ouarane, gigantesque succession ininterrompue de dunes de plus de 800 kilomètres de long, Chinguetti est aujourd`hui plus que jamais menacée de disparition sous les sables du temps.
Ancien centre religieux et économique de la Mauritanie, autant que plaque tournante des rencontres entre commerçants d`Afrique de l`ouest, d`Andalousie, du Maghreb et de l`Orient musulman, Chinguetti fut fondée vers le 13ème siècle et vénérée à l`époque par les mauritaniens comme le septième lieu Saint de l`Islam, après la Mecque, Médine, Jérusalem et Le Caire.

Les habitants du « Pays de Shinguet » s`y rassemblaient alors en de longues caravanes, et entreprenaient à pied et à dos de chameaux, à travers le désert, la longue et périlleuse traversée, de plus de six mois, qui les conduisaient au Saint des Saints, la Mecque.
Il ne reste pourtant pas grand-chose de l`ancienne ville sainte de quelques dizaines de milliers de km² qui connut son apogée au 18ème siècle, puis tomba, en janvier 1909, « comme un fruit mûr », aux mains de l`armée française, qui 10 ans plus tard, en 1919, construisit le Fort Claudel (du nom d`un Commandant français), Fort qui fut restauré en 1984 pour les besoins du film « Fort Saganne » d`Alain Cornaud. Aujourd`hui, ne subsistent de la vieille ville de Chinguetti que quelques dizaines de maisons, la plupart en ruines.
Le sable, les rats...et l`Unesco
Empilées les unes sur les autres au fil du temps par des couches de sable successives, toutes les autres maisons d`un temps révolu gisent encore, ensevelies sous des dizaines de mètres de sable.
Enfouies aussi, les douze mosquées de la ville d`origine, qui, à environ 4 km de là, portait alors le nom d`Abweir. Sur ces douze mosquées, une seule et unique, au minaret surmonté d`œufs d`autruche, signe bénéfique au Sahara, se dresse désormais, fière et courageuse, au centre de la vieille ville.

Chefs d`œuvres en périls, chroniques d`une mort annoncée et préoccupation de la Communauté Européenne en 2003, dont les fonds débloqués à l`époque permirent aux habitants, armés de simples pelles, pioches et aidés de mulets, d`arracher péniblement au désert la hauteur de trois mètres de sable, retardant d`autant une fin inéluctable et néanmoins programmée depuis longtemps.
Préoccupation européenne vitale à l`époque pour la survie de la ville (mais malheureusement non renouvelée), que ne semble pourtant pas partager l`Unesco, dont la raison d`être et la vocation sont ailleurs : protéger, coûte que coûte, le véritable « Patrimoine » de Chinguetti, plus de 12.000 manuscrits, dont les plus vieux datent du 12ème siècle, eux aussi menacés de disparition définitive, faute de restauration appropriée.
Après avoir inscrit Chinguetti au « Patrimoine Mondial de l`Humanité », l`organisation internationale se réjouirait même, à en croire certains habitants, d`un ensablement de la vieille ville plus grand encore. Contraignant ainsi la population à déserter définitivement les rares maisons encore debout, et surtout à lui céder peu à peu tous ses manuscrits, les seules véritables richesses qui lui restent, et que les touristes du monde entier viennent voir de très loin.
Et d`exiger au passage des habitants de l`ancienne ville Sainte - sans leur en donner les moyens humains et surtout financiers - de ne restaurer et ne reconstruire leurs habitations que dans le style et l`architecture « locaux ».
« C`est Dieu qui protège nos manuscrits, pas l`Unesco ! »
Saïf, « l`Erudit de Chinguetti », religieusement penché sur ses manuscrits multi centenaires, est responsable d`une des douze bibliothèques que compte la ville. Il fait partie des irréductibles qui se battront jusqu`au bout pour ne pas retrouver un jour ses manuscrits enfermés « ad vitam aeternam » dans les vitrines des musées de Londres, New York ou Paris, sous prétexte de « Patrimoine Mondial ». « C`est Dieu qui protège nos manuscrits, pas l`Unesco ! », clame-t-il.

Ancien professeur à Nouadhibou, la « capitale » économique de la Mauritanie, Saïf est né, comme tant d`autres, dans les ruelles de la ville Sainte.
C`est un réel plaisir que de l`écouter parler, des heures durant, des origines de la Mauritanie, de l`entendre traduire, « en arabe dans le texte », le contenu de tel traité de philosophie, ou de commenter, en riant, les coutumes des mauritaniens du Moyen-âge.
Propriétaire de la bibliothèque Habott, une autre bibliothèque célèbre de Chinguetti, dont l`origine remonterait à 1262 et qui se transmet dans sa famille de père en fils, Mohamed, de son côté, a beau se lamenter sur l`état de détérioration avancée de la plupart des manuscrits dont il a la charge, il ne s`en sent pas moins le dépositaire de trésors sans prix, et le garant d`une sagesse et d`une connaissance multi centenaires tout droit sortis du fond des âges.
Des mathématiques à l`astronomie, de la littérature aux traités de médecine, de la grammaire musulmane à la religion, en passant par les règles du Droit Coutumier et la poésie, ce sont plus de 1.400 manuscrits, répartis en douze disciplines, qu`il se fait fort de protéger jour après jour, année après année, contre les morsures inéluctables du temps qui passe.
Il possède même deux très anciens Coran, dont l`un écrit par le calligraphe persan Mohamed Abu El Qasim, dont il préfère ne me montrer, une fois le droit d`entrée de sa bibliothèque acquitté (1.000 ouguiyas, 3€30) que les scans protégés par des feuilles plastiques, de peur que mon appareil photo, pourtant sans flash, n`abîme davantage les originaux.
François-Xavier Prévot, Marcheur-Photographe.
« Mauritanie : la Ville aux 12.000 Manuscrits »
© 2007 François-Xavier Prévot, Marcheur-Photographe fx-images.com
Vous pourrez découvrir la suite du reportage de François Xavier Prévot sur la ville aux 12.000 Manuscrits, ici.